Le pouvoir du pardon pour se libérer

Une petite digression pour apporter un éclairage qui me semble important sur ce qu'est le pardon. Soyons clair pour commencer, pardonner ne signifie en rien excuser. Pardonner, c'est d'abord et avant toute chose se libérer soi, à savoir celle ou celui qui a souffert d'un acte ou d'une parole. C'est couper les liens afin de se libérer de sentiments que l'on peut éprouver à la suite d'événements forts, tels qu'une trahison ou une agression par exemple. La culpabilité, la colère, mais aussi la frustration et la tristesse sont en effet autant d'émotions qui, si elles ne sont pas exprimées et libérées, peuvent à terme devenir toxiques, empoisonner et emprisonner celle ou celui qui fut à un moment victime. Pardonner, c'est donc refuser de s'infliger une souffrance supplémentaire en nourrissant des sentiments et des émotions néfastes à l'égard d'autrui.

 

Cette forme de pardon radical consiste ainsi à se détacher de son statut de victime de façon à poursuivre son chemin, mais aussi transcender l'événement traumatique, cela quel qu'il soit, sans pour autant l'oublier. Et c'est bien là toute la difficulté de l'exercice. Ce type de pardon est donc bien plus qu'un simple mot qui serait prononcé sans intention particulière. Pardonner dans ce contexte est l'aboutissement d'un cheminement personnel et d'un travail sur soi dont la finalité ultime est de retrouver la paix en soi.

 

Peut-être certains ont-ils déjà entendu ces histoires de parents pardonnant à l'assassin de leur enfant  ? Peut-être ces mêmes personnes ont-elles été stupéfaites et interloquées face à cette attitude consistant à pardonner à une personne ayant commis un acte d'une violence extrême considérée comme impardonnable justement ? Dans ce type d'histoires, les parents font certes preuve de beaucoup de courage, mais ils réalisent avant tout un acte ayant pour objectif de les libérer d'une colère potentiellement néfaste si elle n'est pas évacuée à un moment ou un autre. Une colère qui viendrait nourrir une souffrance supplémentaire. Pour que la vie continue, le seul moyen est en effet de s'affranchir du statut de victime dans lequel on peut parfois être amené à s'installer durablement pour différentes raisons.

 

Certes, il est beaucoup plus aisé de pardonner par exemple à un ami son retard à un rendez-vous ; de pardonner à son conjoint d'avoir oublié notre anniversaire ou encore de pardonner à nos chères têtes blondes d'avoir cassé le vase de mamie en jouant à la balle dans le salon. Mais la démarche reste néanmoins identique : se détacher et se libérer pour retrouver la paix intérieure.

Etre en colère n'est bien sûr pas une mauvaise chose en soi, et est même une émotion saine et constructive si elle est utilisée à bon escient, autrement dit si elle est mise à profit pour changer une situation qui ne nous convient pas. La colère devient alors un moteur.

Ce qui peut en revanche être délétère, c'est de vivre sa vie dans un état de colère permanent contre une personne, une situation ou un événement. Nul n'est bien entendu responsable des actes d'autrui. Nous sommes en revanche responsables de la façon dont vous vivons avec nos pensées et nos émotions. Nous sommes responsables du choix que nous faisons, ou non, de vivre avec la colère, avec un sentiment de rancoeur. Nous sommes responsables de la souffrance que nous nous infligeons lorsque nous ressassons ces sentiments et attisons en nous un feu néfaste.

 

La colère est en effet un feu : elle brûle, dévore et va jusqu'à consumer celle ou celui qui la contient et ne la transforme pas. Passer sa vie à ressasser une colère, à haïr quelqu'un ou quelque chose ne peut que conduire à un mal être en générant un sentiment profond d'injustice et cette conviction que « ce n'est ni normal, ni juste ». Les émotions contenues et refoulées sont ensuite imprimées jusque dans nos cellules, jusqu'à ce qu'elles déclenchent, un jour, conjuguées parfois avec d'autres facteurs émotionnels ou environnementaux par exemple, une maladie.

 

C'est ce que j'ai compris dans le cas de maman. Maman qui a en effet passé une bonne partie de sa vie en colère, la plus visible étant cette colère contre cet oncle, mon oncle. Sans rentrer dans les détails de cette histoire familiale, disons que ce beau-frère a trahi et blessé mes parents de façon très violente, et par répercussion nous a blessé nous aussi, ses neveux et nièces. Mais alors qu'une fois que les liens physiques ont été coupés entre mes parents et mon oncle ; que maman aurait pu utiliser cette colère pour créer, entreprendre, ou simplement vivre et passer à autre chose, elle n'a eu de cesse d'en vouloir à cet homme et de lui vouer une haine très féroce. Elle n'est jamais parvenue à couper le lien la reliant à lui par la colère. Elle n'a jamais réussi à se détacher et se libérer de cet homme et de la colère qu'elle nourrissait à son égard.

 

Une colère non transformée et farouchement enracinée en elle, et ce n'est là que mon point de vue, qui a fini par la consumer en se matérialisant par cette maladie, ce prion qui lui a dévoré le cerveau.

Ce que je pense et qui évidemment n'engage une fois de plus que moi, c'est que le prion, qui n'était que la manifestation matérielle de sa colère et qui était probablement présent en elle depuis de nombreuses années, s'est réveillé à la suite du choc physique et émotionnel causé par l'accident de voiture dont elle avait été victime dix mois auparavant.

 

C'est donc une fois partie, en observant le déroulé de sa vie, que maman s'est aperçue de son « erreur », mais aussi de l'impact de sa colère sur nous, ses enfants. Il est également possible que maman avait en elle une colère sous-jacente remontant à beaucoup plus loin, une colère profondément enfouie que cette histoire de famille est venue réveiller. Quoi qu'il en soit, elle a voulu nous protéger et nous permettre d'éviter que ne se reproduise un schéma familial où nous serions sous le contrôle de cette fameuse colère qu'elle nous avait transmise, sans le vouloir évidemment.

 

D'où ce précieux message qu'elle avait à cœur de me transmettre. Pardonner pour la libérer, pour nous libérer.

Toute cette colère en vous !